mercredi 19 décembre 2012

Trouble

Les problèmes techniques étant tous réglés, la réunion va se terminer. Il est 11h30, il fait froid... je propose d'aller boire un coup ensemble pour se réchauffer. Le prétexte pour prolonger un peu cette rencontre et la faire sortir du cadre professionnel.
Nous nous retrouvons tous au bistrot, les conversations quittent le monde du travail pour se faire plus légères.

On en profite pour prendre des nouvelles plus personnelles des uns et des autres. Il me raconte ses derniers déboires. J'ai du mal à me concentrer sur sa conversation, pourtant il le faut si je veux la prolonger. J'aime quand il s'adresse à moi, je peux le regarder à ma guise, je peux me griser des intonations de sa voix... et j'ai vraiment du mal à ne pas décrocher de la conversation...

Je détaille discrètement son visage.
Lorsque je lui réponds il joue de ses lèvres avec sa langue, perdu sans doute dans ses pensées il n'y prête pas attention, le froid doit asséché ses lèvres qu'il cajole ainsi... mais sait-il à quel point j'ai envie d'en prendre soin à cet instant précis ?
Dès qu'il me parle je me plonge dans son regard, sans crainte d'en abuser. Il se pose sur moi avec une douceur qui m'attendrit. Je scrute ses yeux, les taches bleues et vertes de ses iris composent un tableau impressionniste subtil, chaque paillette dorée m'éblouit.
Nous trinquons et je vois ses narines frémir, lui aussi perçoit les arômes qui nous entourent. Le regard absent, je replonge mes lèvres dans mon verre et laisse monter en moi les effluves des estives de mon pays à travers cette odeur boisée et amère de gentiane.

Je m'éloigne un peu pour ne pas me perdre. Mon corps commence à crier famine d'un contact avec lui. Notre conversation s'élargit à deux autres convives et me sauve d'un trouble trop grand qui pourrait être visible. Mon esprit se concentre sur les plaisanteries d'un autre, je ris de bon coeur, heureuse que la tension redescende. Il est sorti de mon champ de vision et je ne prête pas attention à ses gestes.
Tout à coup, je sens une présence à mes côtés, non pas un contact, juste une proximité chaleureuse. Je me retourne, le sourire encore aux lèvres de mon dernier éclat de rire, il est là, vraiment proche, me regarde et me souris. Je sens mes joues me piquer de chaleur brutalement et je dois rougir. Je détourne hâtivement la tête, je suis déboussolée.
Pour s'adosser au comptoir, il a déplacé son bras qui maintenant touche le mien. Ce contact m'électrise. Je constate que tout le monde rit à nouveau et j'affiche un franc sourire complice, incapable de me souvenir de ce qu'il s'est dit à l'instant.
Il s'est penché vers moi et une main enveloppe ma bouche d'oreille qu'il fait mine d'observer. Je me tourne à nouveau vers lui, le regard étonné et limite courroucé... à quoi joue-t-il ?
"Je ne les connaissais pas, celles-là. Elles vont bien avec tes yeux, elles sont nouvelles ?"
Je ne sais même plus ce que j'ai balbutié. Je n'arrive pas à comprendre si c'est une preuve de son attention amicale, comme il en a toujours eue envers moi, ou s'il tente maladroitement de créer ce contact dont je meurs d'envie... et lui ?
Il me sourit en me fixant du regard "j'aime bien" conclue-t-il, et il s'éloigne en direction d'une table pour réserver un repas.

Je me ressaisis rapidement, reprend mon verre, contrôle ma montre et lance à la cantonade "je vais devoir vous quitter"
"tu ne manges pas avec nous ?"
"non, je suis attendue." et je salue chaque personne présente avant de m'enfuir...
Il a accueillit mon salut froidement, un regard si dur sur moi que mon coeur s'en est pincé. Mais je sais maintenant à quoi m'en tenir avec lui.

Tandis que je m'éloigne à grande enjambées dans la rue pour me calmer un peu, je rêve déjà de notre prochaine entrevue dont j'ai hâte... et que je crains tout autant. Jusqu'où ce trouble en sa présence me mènera-t-il ?

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