Ete 1994
Ca a du bon d'être en fac, j'ai fini les cours ce 10 juin et ne reprend que mi-octobre !
J'ai rempli la voiture pour deux mois, planche sur le toit, écureuil
installé à l'avant, je migre enfin sur le Bassin et quitte Paris sans
regret !
7 heures de route quand tu as le permis depuis 1 mois, que t'as pas
d'auto-radio et qu'il pleut à verses, c'est vraiment un truc de taré !
Mais je suis une warrior, et je rentre enfin dans Arès...
Je vais jusqu'à la jetée, pour le plaisir de voir enfin la mer, ma
petite mer de Buch tant aimée, puis je prends les rues qui longent la
mer et arrivent jusqu'au club.
Marée haute, ils sont tous là. Mes potes me font la fête, c'est toujours
un bonheur de revenir là ! Il y a les Arésiens, les Bordelais déjà...
les Toulousains seront là en août, d'autres parigots comme moi arrivent
mi juillet.. on est une sacrée bande, soudée depuis des années, avec
comme point de chute ce club.
Maman loue toujours la même villa derrière le club, mais pour le mois
d'août seulement, d'ici là et au-delà, faut que je me démerde !
Les copains sont au courant, ils m'attendent avec un planning de squatt bien étudié !
Ce soir on fait la fête dans la villa de Mathieu, ses parents ne seront là que dans quinze jours, je peux m'installer...
Je prend mes marques au club aussi, je retrouve les monos, le chef de
base, on se répartit les groupes pour la saison. Faut que je rafistole
ma sécu qui a morflé cet hiver, et mon moteur a pris l'eau y'a une
semaine. Du boulot en vue pour accueillir les enfants.
Mais pour l'heure c'est marée haute et ma planche n'est déjà plus sur le
toit... j'ai troqué mon jean pour le shorty qui ne me quittera plus de
l'été, seconde peau. Je latte ma voile, réglages rapides, on fignolera
les jours suivants, harnais en place, je fais un essai à terre, ok ! Hop
! Tout sur l'épaule, je cours vers l'eau, retrouver mes potes
véliplanchistes qui jouent déjà avec cette petite brise...
C'est parti ! Ca souffle bien, clapot sympa, premier petit planning de
la saison en vue, dans deux minutes vous m'entendrez hurler de bonheur !
Je file droit devant,
je sens le vent dans mes cheveux, je joue avec lui à travers ma voile,
je me laisse porter par sa puissance, je m'appuie dessus pour virer
Je ne sens d'abord les vagues sous mes pieds, l'eau fraîche qui vient me
lécher, puis plus rien, j'ai décollé... jouissance extrême que peu
comprendront
Je m'enivre de l'odeur du sel, de la vase, des algues, l'odeur de mon Bassin
Je ris avec les mouettes, je saute les corps-morts, schlack je contourne un banc de sable, zim, je m'enfile un chenal...
Je me dérouille doucement, avec un vent pareil, les potes vont vouloir
aller à l'océan, et là, ça ne rigole plus ! Il ne s'agit pas de foirer
la moindre figure, t'as des tonnes d'eau qui te rappellent vite où tu te
trouves...
Je reviens au bord quand mes paumes me brûlent, je ne vais pas me faire
des ampoules le premier jour ! Rinçage, rangeage, toujours s'occuper du
matos en premier.
On rigole, on se vanne... les bordelais se foutent de mon teint de
porcelaine, ils en profitent, ça ne va pas durer, moi je me fous de
leurs marques de shorty déjà bien visibles, j'en profitent, je serai
comme eux dans peu de temps !!
L'eau est déjà repartie, on peut squatter le sable devant le club. En
tailleur face à la mer, je savoure la première Camel de ma saison,
Mathieu nous sert l'apéro. On est vendredi, leur semaine aussi est
finie.
"Demain on décolle à 7h et on dort à l'océan. Expédition supermarché ce soir, on prend quoi ?"
La liste des courses est vite torchée, deux courageux s'en chargent, moi faut que je vide ma voiture et que je m'installe.
J'ai peu dormi cette première nuit, trop excitée de tant de bonheur !
A 7 h je suis au club, on charge des planches sur mon toit pourvu de
galerie, le reste dans la camionnette des monos, et on s'entasse, on
rigole et on fiche le camp pour 48 h de bonheur entre jeunes de 16 à 22
ans qui se connaissent depuis leurs couches culotte...
A peine sur le parking l'odeur de l'océan me prend aux tripes, je cours
sur les caillebotis malgré tout le matos que je trimballe et à peine en
haut de la dune, alors que je le vois enfin, je hurle notre traditionnel
"THALATTA" ! Oh bordel que c'est bon d'être là !!
On dévale dans le sable comme des tarés, on sème nos affaires tout du
long, on s'en fout ! On se dessape en courant et on se jète, nus, dans
l'océan... ACHA ! Toujours aussi froid !
Une vague, deux vagues, on est roulés, malaxés, essorés, plus sablés que
mouillés, mais heureux ! On constate que ça tire bien, je tente un peu
de bodysurf pour tester, yes... on va profiter des derniers rayons du
soleil !
Retour sur la plage, rhabillage en tenue, sortie des planches de surf,
avec le soir le vent est tombé et zou, c'est reparti ! On n'est que 3 à
surfer, les autres ont sorti leurs biscottes, on ne se moque pas, ils
nous éclatent en voile, on les éclate en planche, chacun son truc.
On passe facile les premiers rouleaux, on rame un peu et on s'attaque à
la deuxième barre. Les vagues sont hautes, dures, elles tirent loin mais
si tu te loupes c'est machine à laver assurée ! Ca brasse !
Il commence à faire sombre, on se fait signe de rentrer, les autres ont déjà fait le feu, sorti le dîner... et l'apéro !
A cette heure et là où on est, la plage est à nous, pour la nuit et même pour le WE.
On voit au loin les parties surveillées qui seront noires de monde au soleil levé, c'est bon d'être du coin !
J'ai viré le shorty, enfilé un pull direct sur le maillot mouillé et je
m'allonge près du feu, directement sur le sable un peu frais. Je regarde
le soleil se coucher, j'attends le ciel étoilé sans pollution urbaine,
je sirote mon verre tranquille et je me sens rudement bien.
Thomas vient s'allonger près de moi "alors ? Ça fait du bien ?"
"oh tu peux pas imaginer ! Toi t'en profites toute l'année..."
"Oui mais je ne m'en lasse pas ! Ca s'est bien passé ton année, toi ?"
"ouais, nickel, j'ai tout eu, et toi ?"
"ça va, plus qu'un an"
"Veinard. Tu fais les 24h cette année ?"
"ouais, je voulais te demander si on ne se les faisait pas avec le bateau de mon père tous les deux"
"si tu veux, mais et ton frère ?"
"il sait pas si il peut, on peut se mettre à trois"
"ce serait même mieux... s'ils prévoient du vent, tu vas encore me foutre au rappel non stop et je te serai d'aucune aide"
"on verra bien, il sera soulagé de savoir qu'au pire j'ai quelqu'un quand même"
Dernier rayon, il n'est pas vert... on s'enfonce dans la nuit, seul le feu nous éclaire.
Instinctivement mes mains et mes pieds jouent avec le sable, je ne pense plus à rien, je profite.
Thomas me prend soudain la main, ses doigts se mêlent aux miens. Je regarde le ciel et sourit.
On avait fini par s'embrasser à la fin de l'été dernier, peut-être deux
jours avant que je parte. Chacun avait eu de nombreuses conquêtes dans
l'été, on s'était soutenus dans les moments difficiles, on s'était
arrangé des coups mutuellement, on s'était couverts auprès des parents,
bref, on avait été une année de plus les vieux potes d'enfance qui se
sont connus au club Mickey... je m'en souviens encore.
La fin de l'été nous avait laissés un peu désœuvrés, j'étais la dernière
à repartir, lui habitait ici. Un soir on s'était embrassés sur la
plage, puis, aussi gênés l'un que l'autre, on était rentrés chacun de
son côté et l'année scolaire nous avait engloutis.
J'avais fait l'autruche pendant un an, ne pas y penser tellement je ne savais pas quoi en penser...
Et là, il me tenait la main, sans un mot.
Partage d'un moment fort où je sais qu'il me comprend ? Petit signe pour
me dire qu'il voudrait reprendre là où on avait laissé notre histoire ?
Je ne sais toujours pas quoi penser.
Alors je ne pense pas, je ferme les yeux, je m'incruste dans le sable,
je laisse la nuit et l'océan m'envahir et je pousse un soupir d'aise.
Appeler par d'autres pour les aider à je ne sais quoi, il se lève et
j'en profite pour rejoindre les amies avec qui je n'ai pas pu encore
échanger vraiment.
Le week-end ne sera qu'une succession de baignades éreintantes, de surf
quand le vent tombe, de funboard quand le vent le permet. Antoine
cassera son mât d'ailleurs. Et de bouffe et boissons autour du feu de
camp, de siestes et nuits courtes dans le sable... de quelques pétards
qui tournèrent aussi, bref, heureusement que les parents ne sont pas là !
Deux semaines avant l'ouverture au public du club, avec tout ce qu'il
faut réparer et préparer, on n'arrête pas du soir au matin. On profite
un peu du Bassin, certains soirs de l'Océan, mais le temps file vite.
Le teint de porcelaine est un lointain souvenir, j'ai rattrapé les
Bordelais, mes pieds se sont habitués au sable et graviers, je vis tout
l'été sans chaussure.
Il me faut maintenant changer de lieu pour dormir, Thomas et Fred
m'aident à déménager chez un voisin qui me prête une chambrette pour
juillet.
Je suis à 30m du club de voile, c'est minuscule mais ça devient vite notre QG à tous !
Je termine de nettoyer un moteur, mains dans le cambouis, lorsque Thomas
me propose de sortir les planches pour la fin de la marée haute. Je le
rejoins rapidement sur l'eau, heureuse d'aller me mesurer un peu aux
éléments. Je teste quelques sauts et cabrioles qu'il m'a apprises, je me
vautre en beauté plus d'une fois, le vent est un peu faiblard.
Assise sur ma planche, les pieds dans l'eau, je me laisse un peu
dériver, la voile faisant ancre flottante et je le regarde essayer de
profiter des petites vagues laissées par un bateau qui vient de passer.
Il finit par me rejoindre "Fatiguée ?"
"De me casser la gueule, oui, y'a pas assez de vent pour que je passe ce putain d'air jibe !"
"c'est clair... allez, suis-moi"
Assez de vent pour se faire sortir de l'eau, c'est déjà ça, on repart,
on file sur l'eau à toute allure... On passe la jetée, le port
ostréicole et Thomas m'entraîne dans le Canal des étangs, on s'enfonce
dans le dédale des prés salés qu'il connaît comme sa poche. Moi je le
connais bien à pied, en vélo, mais mal en venant de l'eau...
On zigzague un peu entre les touffes d'herbe puis il affale d'un coup.
Je découvre, cachés des roseaux, un banc de sable blanc immaculé, rare
dans cette vasière. Je laisse tomber ma voile sur la sienne et le
rejoint. Il est assis, et tape dans le sable pour que je me pose près de
lui.
Je crains de deviner ce qu'il a derrière la tête. J'ai peur de me faire
de fausses idées, c'est pas trop son genre, quand même, le petit coin
romantique...
"Viens, on va louper le coucher de soleil sinon"
C'est vrai qu'on l'aperçoit se coucher sur la pinède qui nous sépare de
Claouey. Je m’assois en tailleur, à mon habitude et je savoure ces
lumières rouges qui éclairent étrangement le bassin.
Thomas pivote sur ses fesses, passe une jambe de chaque côté de moi et
vient se coller à mon dos. Il m'enlace et pose sa tête sur mon épaule.
"On n'est pas bien, là ?"
Non je ne rêve pas... c'est bien lui, c'est bien moi et oui, on est sacrément bien, là.
"Je viens là presque tous les vendredis soirs en descendant du car,
avant de retourner chez les parents. C'est chaque fois différent et
toujours magnifique."
"Je sais, c'est MA balade du soir tous les étés"
"Je sais, je t'ai plus d'une fois accompagnée"
"mais je n'avais jamais abordé les prés salés depuis l'eau; A part une fois en canoë à la brune"
"C'est pour ça que j'attendais la bonne marée pour te montrer. On rentrera à pied, par contre, tu ne m'en veux pas ?"
J'éclate de rires ! Lui en vouloir !
Je me tourne vers lui, passe mes bras autour de son cou et l'embrasse.
Ca fait 9 mois que j'attends qu'on reprenne là où on en était... 9 mois qu'on a laissé ce baiser en suspens.
Il est intense, il es vorace, il a le goût de notre attente exacerbée
... Ce baiser est le plus fou et le plus excitant que je n'ai jamais
échangé.
Nos mains partent à l'assaut de nos corps, comme si nous les découvrions pour la première fois.
Nos bouches goutent le sel de chacun de nos grains de peau... Nous
sommes nus, enlacés, sur ce bout de terre volé à la mer, au milieu des
roseaux, enveloppés par la nuit naissante...
Jamais je n'avais été aimée avec autant de tendresse et de force à la
fois, c'est tout mon Bassin qui pénètre mon corps et me fais vibrer dans
la brise du soir.
Nous jouissons à l'unisson, reprenons nos caresses et baisers, repartons
pour une nouvelle chevauchée... Nous nous aimons à tâtons dans le noir
encore longtemps, avec une soif inextinguible d'un de l'autre.
Nous restons longtemps enlacés, immobiles, écoutant les bruits de la
nuit, pouffant en pensant aux autres qui doivent nous chercher.. quels
sales gosses...
Nous finissons par nous rhabiller à la lueur de la lune, hisser notre
matos sur le dos, et repartir à pied en suivant le lit sablonneux de la
rivière jusqu'à la plage que nous longeons jusqu'au club...
"Mais vous étiez où ?"
"On a voulu profiter du coucher de soleil jusqu'au bout"
"Ah ça, c'est sûr !"
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire