(Participation au défi n°5 : Amnésie)
S'il y a une chose que j'apprécie depuis mon divorce, ce sont les WE
libres sans les enfants. Ca peut paraître égoïste, mais j'ai passé des
années au foyer à m'occuper d'eux toute la semaine et tous les WE, ne
refusant pas à mon ex-mari de continuer à faire son foot et m'abandonner
plus d'un WE sur deux... Aujourd'hui j'ai deux WE par mois où je peux
faire ce que je veux ! Ne penser qu'à moi, me lever quand je veux, faire
à manger si je veux et ce que je veux, bref... retrouver ma liberté
d'étudiante dont j'avais oublié la saveur ! Ces années d'insouciance où
on n'a que soi à se préoccuper, où on a quitté le cocon familial dont on
ne supportait plus les règles de vie communes, où on peut agir sur un
coup de tête et surtout faire la fête. Car aujourd'hui, je fais la fête !
Ce soir j'ai rendez-vous avec quelques amis au Memphis, la boîte de nuit
de notre adolescence qui a refait peau neuve récemment et propose une
soirée trentenaire par mois. Je sens que ça va être drôle de se
retrouver là-bas ! Bon nous ne sommes que cinq de la bande du départ,
mais s'il s'avère que ces soirées sont sympas, on essaiera de provoquer
un rassemblement de toute la bande prochainement.
J'ai choisi une tenue confortable, surtout les chaussures. J'aime trop
danser pour sacrifier mon look au confort ! Si c'est pour passer la
soirée les pieds en compote... Un débardeur à col bénitier dont la
blancheur met en valeur mon bronzage, une jupe ample au genou qui ne
remonte pas trop quan je virevolte, un soutien-gorge en dentelle qui
tiendra bien ma poitrine et un tanga assorti... où sont passées mes
sandales à talon ? Hors de question de danser sans talon, je n'ai pas
envie de me flinguer les mollets, et celles-ci sont de vrais
chaussons... Bon, je vais me maquiller un peu et je verrai ça plus tard.
Ding Dong ! "Salut Marc, Salut Fred !"
"Tu es prête ?"
"Oui"
"Tu prends pas un gilet ou un pull ?"
"Si, tu as raison. Attendez-moi une minute."
"Allez, en voiture !" "
Salut Julie, Maria n'est pas venue ?"
"Elle nous rejoint plus tard."
Nous voilà devant le Memphis
"Tu te souviens ?" me demande Julie, visiblement émue.
La façade a passablement changée, le parking est de l'autre côté, mais
oui, je me souviens. Je ressens son émotion, c'est là qu'elle a
rencontré pour la première fois Fred, devenu son mari depuis. Marc et
Maria seront sans doute aussi émus, c'est ici aussi qu'il l'avait
demandé en mariage devant les copains, avant d'oser le faire devant les
parents.
Et moi ? J'ai une foule de souvenirs qui me reviennent, de ce temps béni
dont je parlais, où j'étais libre et insousciante... Le Memphis est lié
pour moi au temps d'avant. Avant la rencontre avec mon futur époux,
avant le déménagement à 200km pour le suivre, avant notre mariage, notre
vie de couple, avant les enfants, avant les disputes, avant la
séparation, avant mon retour ici depuis trois mois quand j'ai emménagé
dans la maison de mes parents, récemment décédés. J'ai l'impression de
faire un violent retour en arrière dans ma vie, c'est grisant et
flippant à la fois.
Je salue les videurs, forcément pas les mêmes, je rentre les yeux
écarquillés dans ce lieu dont je connaissais les moindres recoins. La
déco intérieure aussi à changer mais peu la disposition. Je me dirige
vers le bar où je ne reconnais qu'un serveur... dire qu'on doit avoir
autant vieilli que lui, ça fait bizarre tout de même. Me remettra-t-il ?
"Mais... mais... euh... excuse-moi si je me trompe, mais tu ne serais
pas Delphine par hasard ?" Je souris, ok, j'ai vieilli, mais il me
reconnaît.
"Si! Je me demandais si tu allais me reconnaître. Je suis impressionnée,
tu te souviens même de mon prénom. J'avoue que je ne me souviens plus
du tien. Eric peut-être ?"
"Presque... Cédric !"
"Haha ! J'y étais presque ! Ca fait plaisir de revoir des têtes connues
après tout ce temps ! Bon, je suis pas phisionomiste, mais j'ai passé
tellement de temps accroché à ce bar, à une époque !"
"Je te sers le mojito que tu aimais ?"
"Tu te souviens aussi de ça ! Je n'ai pas ta mémoire, moi."
"Tu sais, je suis barman depuis presque vingt ans, c'est naturel pour
moi d'associer leur boisson préféré à chaque personne que je connais !"
"Tu as sans doute raison."
Nous poursuivons notre conversation en évoquant tantôt le temps de ma
jeunesse, en racontant tantôt ce qu'on a fait depuis. Maria est arrivée
entre temps et mes amis se sont vite accaparé le dancefloor. J'espère
que tous les trentenaires de ce soir ne sont pas venus en couple, sinon
je vais faire pas mal tapisserie !
Ca fait quelques minutes que j'ai noté la présence d'un homme, après le
virage du bar, de sorte que je le vois de trois-quarts. J'ai d'abord eu
l'oeil attiré par sa stature et la beauté de son visage, mais il n'a de
cesse de me regarder et à chaque coup d'oeil discret que je tente dans
sa direction, je reçois plein phare son regard bleu fixé sur moi. On ne
peut pas dire qu'il soit discret. Ce regard me trouble d'autant plus
qu'il remue des souvenirs en moi. C'est flou et imprécis, mais je me
demande si je ne connais pas cet homme. Moi et ma mémoire de merde,
aussi... J'essaie de me concentrer sur cette allure mais rien ne vient.
Soit cet homme ressemble à quelqu'un que je connais, soit je le connais
d'un contexte tellement éloigné de cette soirée que je n'arrive pas à le
remettre. Je penche plutôt pour la deuxième hypothèse tellement il ne
me quitte pas des yeux. Il doit me connaître. Je pense qu'il faut que je
demande de l'aide à Cédric, qui a l'air de bien le connaître, lui, mais
c'est gênant.
Cédric perçoit mon embarras, il a échangé quelques mots avec l'inconnu
et revient vers moi. "Je crois que quelqu'un souhaiterait prendre un
verre avec toi et n'ose pas t'aborder. Tu ne sembles pas le
reconnaître."
"C'est donc bien ça, il me connaît !! Je n'arrive pas à me souvenir d'où
on se connaît, qui il est... j'ai honte ! C'est horrible !" Sur un
signe de Cédric le voilà qui s'approche de moi. Nous trinquons sur un
cordial bonsoir.
"Alors, chère Delphine, tu ne te souviens pas de moi ?"
"Je suis désolée, votre visage me dit quelque chose, c'est certain, mais
ma mémoire me fait défaut. J'ai été soignée durant de longues années
contre l'épilepsie et des pans entiers de ma mémoire se sont effacés
sous l'effet des drogues ingérées."
"et c'est fini maintenant ?"
"la médecine a fait de net progrès et j'ai subi deux opérations, depuis
j'ai un traitement bien plus léger avec peu d'effets secondaires. Je
suis sincèrement désolée."
"Ne le sois pas, je comprends et je ne suis pas vexé. Mais tutoies-moi,
s'il-te-plait, j'aurais moins l'impression d'être un parfait inconnu
pour toi." Je souris, gênée, je pense que je l'ai bien plus vexé qu'il
ne le dit.
Le DJ lance un bon vieus James Brown qui attire mon oreille et me fait
instinctivement tourner la tête vers la piste de danse. Mon bel
inconnu-connu surprend mon geste et m'invite aussitôt à danser. Je
découvre avec plaisir qu'il est bon cavalier. Le DJ enchaîne sur un
second rock, bien plus rapide dans lequel il m'entraîne aussitôt. Je ne
remarque pas tout de suite que les autres danseurs s'écartent pour nous
laisser de la place et finissent pas faire cercle autour de nous. Je
suis concentrée sur ses mouvements à lui, sur les passes qu'il me
propose.
Des émotions me submergent peu à peu. Mon corps a reconnu depuis un
moment cette poigne douce et forte à la fois, cette façon de m'enlacer
discrètement au détour d'une passe, cette joue posée parfois contre la
mienne, certaines passes que je pensais oubliées à jamais... Oui, tout
mon corps vibre à l'unisson de cet athlétique cavalier qu'il a reconnu.
Il me renverse dans ses bras à la fin du morceau et la foule amassée
nous applaudit. Nous avons donc donné un spectacle... comme au bon vieux
temps ! Oui, j'ai énormément dansé dans ma jeunesse et souvent gagné
des concours de danse en soirée. Le rouge me monte aux joues devant ces
visages souriants qui nous applaudissent sans relâche. Mon cavalier me
prend la main et m'entraîne vers un coin plus tranquille, des petites
tables rondes entourées de sofas circulaires. Une nouveauté appréciable
quand on n'a plus vingt ans et qu'on souffle comme une locomotive après
deux rocks. Cédric nous apporte nos verres et nous pouvons discuter sans
avoir à hurler.
"Tu danses toujours aussi bien." me glisse-t-il à l'oreille. Son corps
collé au mien, sa tête près de mon cou, il me trouble énormément. Je me
tourne vers lui, prend son visage entre mes mains et le détaille sans
gêne. Je veux forcer ma mémoire à se souvenir. Aucune image ne me
revient, rien.
Sa voix est douce et grave et me fait frissonner car j'aime ces voix
très masculines, mais elle ne me rappelle rien. Sans doute qu'il n'avait
pas la même il y a vingt ans. Car j'imagine que c'est de là qu'on se
connaît. De ces soirées au Memphis dont je parlais.
Ses yeux sont d'un bleu profond qui vous perce l'âme. Son regard peut
être très dur et impressionnant, mais je ne le vois ce soir que doux et
interrogatif. Emu sans doute.
Sa mâchoire carrée fraîchement rasée, son nez droit, ses cheveux souples
et noirs qui cachent son front... je trouve cet homme terriblement beau
et séduisant, mais ces traits ne m'évoquent rien. Cet un bel homme
d'une quarantaine d'années, je n'arrive pas à imaginer le jeune homme de
vingt ans qu'il a pû être.
Mes mains quittent son visage, dans un geste de déception. "Alors ?"
m'interroge-t-il. J'ai les larmes qui me montent aux yeux et je ne me
sens pas la force de parler. Il me prend tendrement les mains et tout
mon être frissonne. Sa main se pose sur ma joue, me la caresse
doucement, redessinne le contour de mes lèvres et mon coeur explose
d'émotions.
"Ne pleure pas ! Ne force pas ta tête, tu la fais souffrir inutilement.
J'ai changé de visage, de voix, j'ai vingt ans de plus, c'est normal que
tu ne me remettes pas."
"Oui mais toi, tu te souviens. Et..."
"Oui ?"
"Non rien."
"Si, tu voulais me dire quelque chose. S'il-te-plait, dis-le moi".
" Et... Je... Je ne t'ai pas totalement oublié."
"Explique-toi."
"Je crois qu'une partie de moi te reconnais tout à fait et se souviens très bien."
"Alors je sais comment te faire recouvrer la mémoire, viens."
Je dois être vraiment troublée et perdue pour accepter de suivre cet
inconnu-connu qui me tient pas la main et m'entraîne hors du Memphis...
sur le parking... au-delà du parking... vers le sentier qui serpente
dans la garrigue... vers ... vers cet espace rocailleux que je
reconnais... vers ce rocher où je m'assois sans discuter... comme il y a
vingt ans...
Il retire sa chemise et j'admire son torse musclé éclairé par la lune.
Il l'étale par terre et se tourne vers moi, me tendant la main. Je me
retrouve enlacée contre lui, je tends me mains vers son visage et il
dépose sur mes lèvres le plus doux et le plus émouvant des baisers.
Ces lèvres conquérantes et douces à la fois, cette langue curieuse et
délicate, cette peau sous mes doigts, ces gestes qu'il répète... oui, le
plus émouvant des baisers, celui qui réactive ma mémoire...
Je me détache de lui, lui fait face et passe par dessus ma tête mon haut
puis fais glisser ma jupe. Enfin, je m'allonge sur sa chemise, répétant
moi aussi les gestes qu'il m'avait vue faire il y a vingt ans, sous un
ciel étoilé estival.
J'ouvre enfin mes bras, sourire aux lèvres, l'invitant à me rejoindre.
Je reçois ce corps d'homme plein de douceur et d'envie sur moi, sa tête
enfouie dans mon cou pour cacher son émotion trop vive. Je l'enserre et
lui murmure à l'oreille
"Tu es venu fêter ton départ à l'étranger et ta dernière soirée ici, François ?"
"Non, je suis revenu vivre ici, je ne te quitterai pas demain, maintenant que je t'ai retrouvée."
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